ANGLES DE VUE

Lorsque j’ai rencontré Bernard, il était « chantier reporter » d’un groupe immobilier. Oui, chaque jour, il rapportait des images de chantiers : ces spectacles de rue tournés vers l’avenir qu’ils construisent ; ces ballets extraordinaires d’hommes et de machines, qu’on persiste à dissimuler derrière des palissades comme si on les déconsidérait volontairement du paysage urbain. C’est sur ces terrains vagues en devenir, que Bernard décide de poser la première pierre d’un travail plus personnel en exerçant son art d’arpenteur de la lumière. C’est là, dans la matière vibrante d’un voile en béton, dans les détails fougueux d’une charpente-bois, ou encore le long des lignes indifférentes d’un garde-corps en métal, que l’artiste traque les lumières douces et les contrastes enveloppés pour nous délivrer de subtils cadrages suspendus dans le temps. Car plus que nous décrire un lieu, les images de Bernard nous perdent volontairement dans l’espace afin de mieux nous donner à voir un instant. Vous savez, cet infime morceau de temps où la lumière donne enfin sa chance au photographe de nous jouer des tours. Ni tours de magie noire, ni ruses de magie blanche, mais de malignes illusions en noir et blanc, dont l’épure cache autant l’exigence du photographe pour la lumière que sa maîtrise de l’espace. « Angles de vue » nous rappelle donc que le véritable sujet de la photographie est bien le temps ; qu’une photo est d’abord le sentiment d’un instant qui a été et qui ne reviendra plus. L’émotion d’un moment où la lumière compose un fragile et juste équilibre. Cette impression d’étonnement qu’il faut savoir capturer quand le hasard nous l’offre et qu’il ne faut pas manquer. Ça tombe bien, vous êtes là. Bonne visite.

Eric Santonnat